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  • Le blog de Habib Demba Fall
  • : 26/06/2008
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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 04:31

La conquête des libertés sous l’irrésistible suffrage de la rue

J’allais écrire, tout simplement : « un vent de démocratisation souffle sur le monde arabe ». J’allais avoir tout faux dans cette option sémantique. « Démocratisation » est un acte volontaire de la part d’un Etat de mettre en place les mécanismes institutionnelles et de préparer les hommes et les femmes d’un pays à exercer la citoyenneté entre les deux bornes sacrées de la liberté : les droits et les devoirs. C’est ce que les philosophes de l’Etat appellent le « contrat social». La formule revient à Jean-Jacques Rousseau. D’autres comme Hobbes décryptent le cadre légal et légitime de violence dont les pouvoirs publics ont l’apanage. L’une des frontières entre les régimes autocrates et les démocraties apaisées reste, assurément, la place de la mesure dans la distribution de cette violence. Allègrement, les instruments de régulation de ce que le poète-président Senghor appelait « la commune volonté de vie commune » se muent, dans les dictatures, en outils de répression. La carte d’électeur n’a pas de valeur face aux baïonnettes. Parfois, la façade est lissée au moyen d’un suffrage universel direct dont l’expression ne passe pas sous la barre des 90%. Et c’est la conspiration du silence pendant que les cœurs des uns et des autres grondent d’une indicible colère et d’une grosse envie de grand large. Les élans de liberté sont comme une marmite qui bout : c’est une question de temps et de densité physique ; le couvercle finit toujours par sauter. En lieu et place d’une démocratisation volontaire, c’est le peuple souverain qui reprend ses droits.

Les ex-pays de l’Est ont connu leur printemps des libertés. Le communisme triomphant, avec la collectivisation des biens, n’a pas réussi à perpétuer un modèle renfermé sur lui-même et qui trouvait  en l’anti occidentalisme bavard des ressorts de se renouveler. Les Soviétiques, Roumains, Bulgares, Hongrois, Polonais, Yougoslaves, entre autres, avaient du pain, mais il leur manquait la grâce des matins où l’on pouvait humer l’air libre sans crainte de tomber sur un chien de garde galonné. Comme un symbole, ils avaient envie de passer devant le Kremlin et d’y poser leur regard ; ils avaient besoin de frotter presque le nez contre la forteresse du KGB sans redouter un procès pour dissidence… Et surtout, la génération qui n’a pas une relation romantique avec la révolution bolchevick avait envie de la fameuse toile qu’est le blue-jeans, de coca cola et de techno. Les symboles bannis du monde occidental, jugé pervers et corrupteur de vertus socialisantes, peuplaient, à la fin de la décennie 80, l’ancienne prairie des idées de Lénine, Staline, Khrouchtchev, etc. La Pérestroïka (reconstruction, restructuration) et la Glasnost (transparence) de Gorbatchev ont dynamité le verrou, en faisant défiler, au final, l’image saisissante de Boris Eltsine sur un char devant le Parlement. Le monde en deux blocs venait d’assister à la chute du rideau de fer. Le petit livre rouge passait au coin des fossiles de bibliothèque et Fakuyama, à tort, célébrait « la fin de l’histoire » et l’avènement du capitalisme victorieux.

Le cœur de ce renouveau reste Berlin dont le mur, sous la poussée des Est-Allemands, s’est effondré. Un nouveau jour s’est levé sur cette ville charcutée après la capitulation de l’Allemagne nazie. L’Allemagne, qui a célébré ses retrouvailles avec la démocratie sous le magistère de Konrad Adenauer, venait de remporter la plus belle des guerres, celle de la conquête des libertés. Ce sentiment m’a habité, en septembre dernier, lorsque j’ai visité les pans de mur et le Parlement. Ce dernier édifice est, actuellement, le témoin des débats d’une des démocraties les plus verrouillées contre la tentation des extrémismes et de la propagande. Ce pays a tiré une grande leçon des pages sombres de son histoire. Elu démocratiquement - ce que peu de personnes disent encore - Hitler a opéré un mauvais virage vers le totalitarisme.

Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe est un autre vent. Il ne s’agit pas d’une « démocratisation » à laquelle souscrivent les leaders. Il s’agit bien d’une démocratie que les peuples ont décidé d’arracher à des systèmes étanches, donc peu poreux aux souffles des libertés. A Tunis, la violence des mots en témoigne : « RCD dégage ». Au-delà du départ du chef, il s’agit d’un nettoyage à grande eaux qui n’épargne aucun dignitaire. Les émeutes du pain n’ont pas été saisies dans leur sens comme l’expression d’un ras-le-bol rampant. En fin de compte, cette chute de Ben Ali et des suppôts de son régime est une alerte pour tous les régimes sourds aux cris de la rue. Ce pays avait la réputation d’un Etat policier et ce président celle d’un homme politique ferme et froid. L’Egypte est connue pour le rapport fusionnel entre la classe dirigeante et l’Armée. C’est quasiment la même entité. Un pouvoir kaki qui ne se prive pas visiter et mettre sous coupée réglée tous les domaines de la vie publique, y compris le sport, notamment les encadreurs. Qui ne se rappelle pas les images de gradins couverts de bérets à l’occasion de Caire 86 et 2006 ?

A Ben Ali et à Moubarak -accusé également de travailler à placer son fils au pouvoir -, la rue fait le procès du peu d’ouverture aux aspirations populaires. Une erreur fatale que ne réparent pas les lucidités de dernière minute qui se traduisent par des promesses de nouvelles nominations à de hautes responsabilités ou des perspectives de retrait de la course électorale. En vérité, les manifestants procèdent à leur référendum populaire : pour ou non le départ d’un autocrate ? La réponse est « oui ». Dans ce schéma, le renouveau se fait avec… du neuf et non avec un homme qui incarne un système depuis trois décennies. Ces jeunes qui défilent dans les artères des capitales n’ont pas connu le même effroi qu’ont ressenti leurs pères devant la toute-puissance de ces régimes forts. Ils n’ont pas la même émotivité face aux chars. Ils n’ont pas eu une enfance dans le jardin des libertés et ils ont décidé d’atteindre le troisième âge dans un pays où l’égalité des chances est consacrée par la Constitution et exercée au quotidien par des institutions au service des citoyens et non d’une caste aux comptes bancaires gras. Ils ont des envies d’une vie meilleure, au risque de passer dans l’autre monde, celle de l’immense ombre. Le sacrifice de la vie des individus est, dans toute révolution, la porte d’une autre naissance pour la collectivité.

HDF

Par Birima - Publié dans : Inter Carnets
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