Des urnes aux armes, le vote du
chaos…
En demandant aux Nations-Unies de retirer l'Onuci de la Côte d’Ivoire et en exigeant de la France le rapatriement de ses troupes
mobilisées dans l'opération Licorne, Laurent Gbagbo franchit un nouveau pas. C’est clair maintenant : c’est la fuite en avant. Se sachant acculé par une communauté internationale décidée à
défendre la légalité et la légitimité sorties des urnes à l’issue de ce second tour de la présidentielle, le chef de l’Etat sortant joue son va-tout. Pour exister, il ne peut compter,
aujourd’hui, que sur la résurgence d’une fierté nationale rétive à l’ingérence. Et il mobilise son « peuple » contre ce qu’il considère comme une agression extérieure. De l’autre côté,
Alassane Ouattara mobilise le peuple contre l’usurpation de son vote. L’escalade est réelle. Le raidissement des deux côtés se paie au prix fort : des dizaines de morts. L’avertissement de
Guillaume Soro a été clair. Tout le monde a prêté foi aux effets d’annonce du Premier ministre passé du gouvernement défait de Gbagbo à l’attelage victorieux de Ouatarra. L’ancien chef rebelle a
menacé de reprendre du service pour veiller sur le respect du verdict des urnes. La marche a été sanglante. Cet évènement peut être lu comme découlant d’une erreur d’appréciation du camp
vainqueur au suffrage universel contre les tenants de la légitimité du canon. Le pays aurait pu faire l’économie de ce début de chaos. D’autre part, le camp déclaré vainqueur par la Commission
électorale en tire un gain politique. Lisez la mise en garde de la Justice internationale…
HDF
Chocs de légitimités et atteinte à l’intégrité diplomatique
Il y a si peu de choses à négocier dans le contexte ivoirien. Le monde n’est pas en présence d’un dialogue politique en panne et
qui, lorsque les egos sont mis en berne, peut redémarrer et produire des résultats probants. Le monde n’est pas en présence de divergences mineures dans la détermination des règles du jeu
électoral. Les différents protagonistes de la crise ivoirienne ont laissé les divergences subjectives à Marcoussis puis à Ouagadougou, deux théâtres de compromis sur le chemin de la paix. Il ne
restait que les différences d’approche programmatique, législative ou matérielle. Ce qui, en démocratie, est une vertu dans la quête des suffrages des électeurs. Les règles du jeu ont été fixées
loin du crépitement des armes et des rancoeurs. Il s’est agi, dans cette séquence, de créer les conditions d’une réconciliation nationale et d’un retour à la paix, de mettre en place une sorte de
gentlemen agreement entre Gbabgo, Ouattara, Bédié et Soro. Au bout de ces retrouvailles, il fallait, enfin, prendre part à la présidentielle. L’armature institutionnelle a doté ce pays
d’instruments juridiques pour dire le droit et officialiser le sens du vote populaire. Ces organes sont officiels comme le Conseil constitutionnel ou consensuels comme la Commission électorale
ivoirienne.
Le principe de fonctionnement libre de ces instruments vient d’être bafoué. La cour constitutionnelle a donné son
verdict favorable à Gbagbo vingt-quatre heures après le sacre de Ouattara annoncé par la Cei. Il se passe, en conséquence, un choc de légitimités. D’où le caractère difficile de la mission de
l’ancien chef d’Etat sud-africain, Thabo Mbeki. Il faudra bien qu’une des deux parties se résolve à renoncer à sa légitimité. C’est la seule et grande concession qui puisse, dans le très court
délai, éviter le spectacle grotesque d’un pays à deux présidents prêtant serment le même jour. Bien sûr, ils ne pourront gouverner ensemble que dans le chaos. Renoncer à une légitimité célébrée
quasiment en mondiovision est un acte de courage, de responsabilité et de lucidité. C’est, il faut le dire, le scénario le moins probable pour le moment. Aucune partie n’acceptera de déconstruire
si facilement les fondements de sa légitimité. A moins que soit trouvé un accord qui organise une nouvelle présidentielle… Qui donnera à Thabo Mbeki la chance d’y arriver?
Il y a quelques années, la partition du pays, consécutive à la bombe « Ivoirité », était difficile à
assumer au grand jour par les leaders à cause de ses innombrables placards tapissés de honte et de violence. Pourtant, le pays n’avait pas offert à la guerre autant d’arguments
légaux qu’il en existe aujourd’hui. L’un des faits saillants était le coup de force contre le président Bédié. Le forfait était atténué par le risque
qu’il faisait courir à ce pays en jouant la carte de l’exclusion. Le fait identitaire gît quelque part en cédant la place, sous les spots et l’œil des caméras, à l’argument juridique de fraudes
au Nord et de légèretés de la part de la Commission électorale indépendante.
L’avis de gros temps est bien réel. La violation des règles du jeu
électoral accorde une certaine caution à la résistance. Elle est d’abord institutionnelle et légale avec le serment de Ouattara puis la démission-reconduction de Guillaume Soro. En passant d’un
patron à un autre, le Premier ministre indique la voie de la légalité et de la légitimité. Si la classe politique n’admet pas la régulation du jeu électoral par les règles définies, demain, cette
résistance pourra se faire à la musique macabre des armes par des groupes organisés ou des forces de l’ombre tirant profit de la confusion. Le peuple qui
a voté pour s’ouvrir un temps neuf d’espoir acceptera-t-il de payer la note de l’affrontement des egos et des légitimités ?
Le ralliement de Soro à ce qu’il considère comme le camp de la légitimité est donc un acte politique de dissuasion
face à un Gbagbo qui « bunkerise » le pouvoir. L’image vaut pour la prestation de serment au palais de la République, devant ses inconditionnels mais aussi son appel à la rébellion
contre les forces étrangères. L’évocation de poursuites éventuelles de la part de la justice internationale n’arrange pas les choses. En vérité, l’après-pouvoir est un traumatisme pour nombre de
tenants du pouvoir. Cette menace plonge le camp du président sortant dans une lutte pour la survie. D’autre part, le gros désaveu prononcé par des
institutions et organisations comme l’Onu, l’Union africaine, l’Union européenne et le FMI nous met en présence d’un cas atypique de président « élu » obligé à vivre en autarcie comme
le pire des dictateurs. Le camp proclamé vainqueur de la présidentielle convoque une ingérence étrangère comme le socle d’une fierté retrouvée et comme justification du refus de l’humiliation.
Assurément, le constat d’atteinte à l’intégrité diplomatique est établi. Reste à déterminer le fautif : la classe politique avide de pouvoir ou une communauté internationale restée groggy
après la démonstration d’immaturité démocratique et de boulimie pouvoiriste?
Il y a eu la vaste ombre d’une paix différée entre le 26 novembre, date à laquelle le monde a vibré en regardant le
débat entre Gbagbo et Ouattara et le 4 décembre, jour où deux chefs d’un même Etat ont juré fidélité à la Maison Ivoire. Le monde libre attendait
l’émerveillement démocratique du côté de cette locomotive de l’Afrique de l’Ouest. Le souffle d’air frais est venu de la Guinée où Cellou Dalein Diallo a reconnu le verdict des urnes. Ce pays,
qui n’a jamais connu d’élection libre et démocratique, entre dans une phase où le peuple a délégué à un opposant historique le chantier de la stabilité et du progrès. Cette stabilité, la Côte
d’Ivoire l’a déjà connue, successivement dans la période du parti unique comme dans celle du pluralisme des années 90. Elle devait, simplement la reconquérir. Infatigable, ce pays a accordé cinq
années supplémentaires au président sortant. Le bonus de l’équivalent d’un mandat. Le prix de la paix. Tout s’effondre maintenant. Dans un pays organisé et en présence d’observateurs impartiaux,
il ne doit pas y avoir, dans l’absolu, un point noir sur le déroulement du vote dans la zone Nord et le blocage des travaux de la Commission électorale ivoirienne. C’est l’un des deux nœuds de la
question, à moins qu’il y ait un aveu d’impuissance après le concert d’indignations.
HDF
Lorsque la passion ouvrira ses frontières à la raison...
Une Commission électorale indépendante dans les fers des humeurs frondeuses. Des documents confisqués. Une
publication des résultats différée par des représentants de la mouvance présidentielle par la force de leur poignet. L’image a été diffusée en boucle par la magie du satellite. Cette frénésie
autour de quelques chiffres est une très mauvaise publicité pour la réconciliation nationale. Quelques chiffres, mais quel effet sur la nouvelle
page des grands livres de la démocratie ivoirienne ! Cette présidentielle a le destin de fermer la parenthèse d’une décennie d’instabilité, de guerre fratricide, de partition du pays, de
lutte débridée pour la conquête du pouvoir, de fractures identitaires, etc. Cet enjeu en supplante tous les autres qui, eux, s’articulent autour des agendas personnels. Ce verdict des urnes a
ceci de particulier qu’il consacre aussi la légitimité populaire sur les rentes de la peur. La voie vers, une séquence apaisée. A la victoire des groupes politiques, ethniques ou régionaux, se
substitue ainsi la victoire de la République. Cette République, dans la configuration des forces et des perspectives multiformes, est le plus grand parti et la plus belle des idéologies.
Dans le cas ivoirien, le facteur républicain devra finir par vaincre les facteurs politique, idéologique et
sociologique. L’intérêt suscité ici et ailleurs par cette élection présidentielle est proportionnel au poids économique de ce pays dans la sous-région et, surtout, à de transparentes
retrouvailles avec la stabilité. Le suffrage universel, à ce titre, est la porte de la légitimité conquise ou reconquise selon que l’on est pro-Ouattara ou pro-Gbagbo. Dans leurs postures
respectives, les deux protagonistes de ce second tour ont le devoir historique des pro-Côte d’Ivoire. C’est cela la plus belle des victoires. Voilà encore un antidote contre la tentation d’un
chaos qui a visité les bords de la Lagune Ebrié cette dernière décennie.
Le facteur sociologique, porté par l’idéologie d’une Ivoirité redessinée pour devenir un ralentisseur d’ambition
présidentielle sur la route de Ouattara, a provoqué la partition du pays en deux : le Nord et le Sud. Le facteur géographique en ajoute une ombre épaisse à la longue nuit du crépitement des
armes. Cette grosse déflagration idéologique a enregistré des dégâts collatéraux jusque dans le culte des uns et des autres, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Ces dernières heures, la
contestation des résultats électoraux par les pro-Gbagbo épouse les contours de ce cauchemar brutal du début de ce siècle. Il est question de parodie de vote dans le Nord identifié comme le
vivier électoral de Ouattara et la base arrière des Forces Nouvelles, ses supposés bras armés.
La stabilité de la Côte d’Ivoire ne s’accommode pas de cette fracture spatiale et idéologique. Le constat est
quasi-général. En public, Ouattara et Gbagbo ont joué sur le registre du refus de la peur. Quand l’ancien Premier ministre rassure en prenant le ton du rassembleur, le Président sortant sonne le
temps d’une paix retrouvée et de ses répercussions positives sur l’économie et le social. Chacun promet un horizon moins sombre que le fameux coup de balai du Gueï qui a emporté la quiétude dans
la Maison Ivoire. Il n’est pas fortuit que fût suggéré cet épisode quand il s’est agi de contester les résultats du Nord. Il s’agit, malheureusement, de la stratégie de la peur comme situation de
rente politique. Une manière de dire que, dans cette partie septentrionale du pays, un pont de malheurs est possible entre le camp de Ouattara et les Forces Nouvelles. Dans cette montée soudaine
de la grande suspicion, le couvre-feu n’arrange pas les choses. Il laisse aussi croire que cette forte présomption de connivence maléfique pour la Côte d’Ivoire porte en elle-même les germes du
chaos post-électoral. Fermer les frontières et suspendre la diffusion des médiats internationaux sont deux actes qui rappellent les fameux coups de force militaires. Dans ce cas précis de la Côte
d’Ivoire, c’est plutôt le Conseil Constitutionnel qui invalide les résultats donnés par la Commission électorale indépendante. Le juge constitutionnel vise un retard dont la Cei n’est en aucun
cas responsable. Il promet un horizon pour le verdict. C’est dans sept jours ! Peut-être le jour d’un rêve de paix…
Le vainqueur portera un nom, un ou deux prénoms. Il aura un label politique. C’est celui de l’écurie qui a présenté
sa candidature. Un parti politique est juste un appareil de conquête ou de conservation du pouvoir. Il n’est pas la totalité du pouvoir dans sa perception républicaine. Le suffrage universel
consacre un projet de société qui n’est pas plébiscité par tous les citoyens mais qui n’est, non plus, pas forcément une calamité pour les électeurs qui ne l’ont pas sanctionné positivement.
D’ailleurs, leur point de vue, même hostile sous quelques aspects à la vision globale de l’élu, est le ciment du ralliement à la majorité. De ce fait, à partir du moment où le choix de la
majorité des Ivoiriens sera homologué, son club sera la Côte d’Ivoire dans ses convictions politiques, dans sa diversité sociale et dans son homogénéité géographique. Le chaos menaçant perdra la
partie lorsque la République s’éloignera du champ des quotas politiques voire politiciens pour engager la marche qui la tirera hors de ce grand champ de mines qui a élu domicile, une décennie
durant, dans cette locomotive de la sous-région. Ne mourons pas de désespoir !
HDF
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